Un débat mouvant virtuel : vers une cartographie des opinions

Adapter le débat mouvant avec des outils numériques ? Pourquoi pas, mais pour quoi faire ? C’est ce que cherche à montrer ce compte rendu d’expérience.

Le débat mouvant vous connaissez ? une technique toute simple souvent utilisée dans l’éducation informelle ou spécialisée. Mais pas seulement, comme le montre ce témoignage d’une enseignante de l’école des Ponts qui l’utilise avec ses étudiants.
https://eductv.enpc.fr/videos/debat-mouvant/

Il s’agit tout simplement de demander aux élèves de se déplacer dans la salle en fonction de leurs opinions sur un sujet de débat.

A droite les « pour », à gauche les « contre » et au milieu les sans opinion. Ensuite on justifie, on échange des idées et éventuellement on change d’endroit si on change d’avis. Difficile de faire plus simple.

Avec ce système tout le monde est obligé de se positionner même si pour certains la justification, l’argumentation peuvent être difficile. Pour entamer une formation au débat, ou pour commencer une séquence, sur une question, « vive » ou pas, cela peut constituer une activité intéressante.
Avec le distanciel et les gestes barrières, la démarche est nettement moins facile à mettre en œuvre.
Pourtant les outils numériques nous offrent peut-être une opportunité d’adapter le dispositif pour que ce ne soit pas les élèves qui bougent mais des avatars qu’ils se créent sur un espace virtuel. Réalité virtuelle ? Non. Ou en tous cas pas nécessairement.

Une simple application de dessin collaborative peut faire l’affaire. En l’occurrence lors de mes tests j’ai utilisé Google Draw. Ce type de document offre la particularité de pouvoir dessiner à plusieurs à partir d’ordinateurs différents (je parle d’ordinateurs à dessein : sur téléphone ou tablette, les manipulations ne sont pas impossibles mais sont plus difficiles. A déconseiller donc en contexte de classe)

Sur une feuille de dessin une ligne verticale sépare l’espace en deux parties égales représentant les deux positions possibles sur un sujet de débat que les élèves choisissent via un formulaire en ligne. Trois sujets de débat, en lien avec le thème du programme traité, étaient proposés aux élèves et ils ont choisi celui qu’ils préféraient traiter. Je ne détaille pas le contenu du débat, ce qui compte ici c’est le dispositif, adaptable à n’importe quel sujet et n’importe quel niveau de classe. En l’occurrence, la classe était un groupe de 1ere HGGSP et le sujet de débat portait sur les réseaux sociaux (Thème : l’information)

L’activité a pour objectif d’amener les élèves à s’exprimer et affiner leur opinion par une succession de phases d’expression personnelle, de discussion collective et d’information.

Le second objectif est qu’ils prennent conscience que l’opinion personnelle peut évoluer et se forge progressivement au contact des autres et par l’information.

La première phase consiste pour chaque élève à se créer un avatar (ici une forme au choix avec son prénom à l’intérieur) puis à la positionner sur la feuille de dessin en fonction de son opinion de départ (voir fig. 1). Le dessin est alors figé en supprimant le partage en écriture et capturé pour garder une trace qui servira lors de la phase récapitulative. Il forme une sorte de « carte des opinions » de la classe.

Une deuxième phase, de discussion celle-là, permet aux élèves de justifier leur positionnement et d’échanger des arguments.
Après la discussion, le sujet du débat a été enrichi et affiné afin de permettre une plus grande diversité des opinions (1). L’accès au dessin est alors rétabli et les élèves peuvent déplacer leur avatar en fonction de l’évolution de leur opinion après discussion et redéfinition du sujet de débat (voir fig.2).
L’écran est alors à nouveau capturé et les nouvelles positions analysées rapidement en commun.

A ce stade, le manque d’informations précises se fait ressentir : l’argumentation et la discussion tournent en rond et le débat n’avance plus, les positions sont fixées et ne varient plus.

Un article de fond sur le thème étudié est alors proposé aux élèves qui doivent le lire avec pour consigne d’y chercher des arguments en faveur ou au contraire contredisant leur position. Après la lecture, une nouvelle phase de déplacement des avatars est proposée (fig.3) suivie d’une phase d’explicitation des positions pour ceux qui ont changé comme pour ceux qui n’ont pas changé.

L’analyse de la carte des opinions finales montre que si les opinions n’ont pas franchement changé après la lecture de l’article, elles se sont davantage dispersées et affinées.

La discussion sur les raisons des évolutions est particulièrement riche et les élèves qui ont fait évoluer leur position, l’ont fait en fonction d’informations précises qu’ils ont trouvées dans l’article et qu’ils citent avec précision.

Ainsi, dans l’expérience que j’ai menée, les élèves débattaient sur la question de savoir si les parents doivent contrôler l’activité de leurs enfants sur les réseaux sociaux. Un élève a ainsi expliqué que la découverte des peines précises que le code pénal réserve aux parents en cas de délit de leurs enfants sur les réseaux sociaux avait fait passer son opinion de « modérément favorable » à « franchement favorable ».

"Je n’aurais jamais pensé que les peines pouvaient être si sévères."

Un rapide bilan, appuyé sur la projection des trois captures d’écran permet de tirer avec les élèves des conclusions générales sur la fabrique de l’opinion et sur l’importance du débat et de l’information dans l’élaboration et l’expression des opinions.
Ce que l’on peut retenir :

Sur le débat :

  • Le débat en classe est une activité très prisée des élèves en général en même temps qu’elle est très formatrice. Elle permet en particulier parfois d’ébranler certaines convictions et de faire sortir l’individu de son éventuelle « bulle de confirmation »
  • Il existe une multitude de formes de débat et la variété des dispositifs est un moyen d’enrichir la formation intellectuelle de nos élèves tout en stimulant leur motivation.

Sur les outils numériques :

  • Les outils numériques ne sont pas forcément des instruments de repli sur soi, mais peuvent stimuler les échanges en présentiel ou en distanciel.
  • Sans faire abstraction des difficultés juridiques liées à l’usage des outils Google (et de bien d’autres), ce dispositif précis peut être un moyen efficace d’animer une classe virtuelle et de stimuler les interactions.

Sur cette activité :

  • Ce type de progression, étape par étape (et ce quelle que soit la forme du débat) permet aux élèves de mieux comprendre la « petite fabrique » de l’opinion et de prendre conscience de l’importance de la confrontation aux autres et de l’information.
  • Passer par la représentation graphique des opinions de la classe offre l’avantage de pouvoir en analyser après coup les évolutions en gardant une trace des différentes étapes.
    On doit même pouvoir en tirer une carte dynamique mais… ce sera pour une autre fois !

(1) Cette phase de redéfinition n’est pas indispensable si le sujet du débat est suffisamment clivant et si les opinions sont d’emblée très diversifiées

Pour tout renseignement : denis.sestier@ac-normandie.fr

Google et le RGPD.
Peut-on utiliser Google en classe ? Je n’ignore pas les risques en matière de respect des données personnelles. Aussi ai-je mené les tests en salle multimédia au lycée en partageant un document Google Draw via un lien de partage. Pas de compte pour les élèves, pas d’adresse mail ou d’adresse IP des machines des élèves. L’usage peut se défendre.
En revanche, rappelons qu’il n’est pas possible de faire créer des comptes aux élèves bien sûr ou de partager les documents via leurs adresses e-mail. A minima, le partage doit être fait par lien anonyme. Le mieux étant de faire travailler les élèves sur les machines de l’établissement et non leurs outils personnels. L’idéal serait bien sûr que des outils aussi simples, fiables et respectant le RGPD soient proposés au monde de l’éducation. Cela règlerait le problème tout en permettant des usages pédagogiques riches et variés.

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)